Cheveux bruns

A un cheveu de la mort

chevelure brune

Il y a des histoires que l’on garde pour soi et d’autres qu’on a envie de partager. Celle que je m’apprête à vous raconter aurait pu ou dû rester enfouie dans les limbes de ma mémoire. Cependant, il est parfois bon d’exhumer les cadavres du passé pour faire place aux espoirs et promesses du futur.

La première fois que  je l’ai vue, cela n’a duré même pas l’espace d’une dizaine de secondes. Elle était de dos et s’en allait du lieu d’où je venais tout juste d’arriver. J’ai du mal à l’expliquer mais à cet instant, il s’est passé quelque chose d’étrange. Ma douce mécanique personnelle s’est détraquée.

Je me suis précipité vers la porte de sortie pour essayer de la rattraper mais sans réussite… L’inconnue aux longs cheveux bruns avait disparu au détour d’une ruelle. Je regagnai le lieu de notre éphémère rencontre et je menai ma petite enquête sur cette mystérieuse femme en interrogeant l’ensemble des invités de la soirée. Nul ne semblait l’avoir vu. Difficile de leur en vouloir avec une description si minimaliste que de beaux cheveux bruns et une allure élancée. Que pouvais-je espérer ?

Une fois rentré dans mon antre, je n’ai cessé de penser à elle, enfin au souvenir de cette silhouette et de ces longs cheveux bruns couvrant de frêles épaules. Aussi surprenant que cela pouvait être, j’aurais pu reconnaître ce dos et cette chevelure entre mille. Ni chignon, ni broche, ni chouchou, aucun signe particulier ne la singularisait  mais le souvenir de ses cheveux balayant sa nuque était gravé.

Les jours suivants, je décidais de sortir beaucoup plus qu’à l’accoutumée, d’arpenter la ville de long en large. J’ai commencé d’abord par l’endroit où mes yeux s’étaient portés sur elle, cette première et unique fois. Puis dans tous les endroits aux alentours, en espérant la revoir.J’étais comme possédé, obnubilé par le dos des femmes. Je me tournais, me retournais, me re-retournais. Parfois à la limite de la bienséance, nombre de femmes, ont dû penser que je n’étais qu’un pervers frustré, reluquant sans gène leurs postérieurs.

En effet, je m’attardais longuement sur le verso des demoiselles, des dames que je croisais pour être sûr que je ne passais pas à côté de l’inconnue à la chevelure brune et aux fragiles épaules. J’étais embarqué dans une véritable quête… La quête de cette mystérieuse femme qui avait bouleversée ma petite vie étriquée, dépassionnée mais agréablement paisible.

Malgré tous mes efforts, après quelques semaines, je ne l’avais toujours pas revu et mon souvenir si intense du début semblait devenir de plus en plus flou. Mes certitudes se délitaient peu à peu. En flagrant délire, me venait des idées saugrenues comme celle où l’inconnue portait en fait une perruque.

Le doute fini par s’emparer totalement de moi… Si elle avait coupé ses cheveux ? Une coupe courte, garçonne ou encore une teinture ? Un roux vif qui soulève le cœur. Pourrais-je encore la reconnaître ?

A toutes ces questions, je n’avais pas le début d’une réponse.

Les mois passaient et mes espoirs s’amenuisaient. J’étais totalement désespéré, à la dérive, j’errais comme une âme en peine dans cette ville que je connaissais maintenant par cœur.

Dans une énième tentative pour me rendre à l’épicentre de ce frisson qui a chamboulé ma vie. Je me fis tristement renverser par une voiture.

Quelques secondes d’inattention au moment de traverser le passage piéton et ma vie bascula, fauchée par la cruelle réalité. Dans mes pensées, caressant l’espoir d’apercevoir ces cheveux bruns et ces épaules maigrelettes, je n’avais pas vu la voiture arriver.

A la suite du choc, je perdis immédiatement connaissance.

On me transporta directement à l’hôpital le plus proche. Où l’on m’opéra. Une dizaine d’heures sur le billard. Un coma d’une quinzaine de jour et un réveil incongru.

Je sortis de cette longue période végétative au son quelque peu désobligeant de la voix de l’infirmière qui me portait consciencieusement des soins :

« T’emballe pas ! J’arrive, j’arrive, je remets la perf’ à Mr. X » cria-t-elle (sûrement) à une de ses collègues.

Malgré la difficulté que j’avais à ouvrir les yeux et l’agression que la lumière opérait sur mes pupilles, je vis s’en aller l’infirmière à la voix de crécelle.

Je ne la vis que de dos. Mais, durant ces quelques secondes qui me furent données, je reconnu les longs cheveux bruns et les maigres épaules qui me hantaient depuis des mois. C’était ELLE.

J’étais SAIN et SAUF, elle m’avait sauvé en quelque sorte.

J’en avais les jambes coupées au sens propre comme au sens figuré car l’accident m’a laissé des séquelles, l’amputation de mes deux jambes et le bonheur extatique de la revoir.

Crochettement votre.