Squat parisien

Du cocon au refuge

du cocon au refuge

Je me rappelle encore ces jours où ma mère me disait «  C’est bon, ça va bien faire ! Capitaine ! Ici c’est pas l’hôtel ! »

Croyez moi, ces mots, je les ai entendu un nombre incalculable de fois et ils sont gravés dans ma mémoire vive. C’était il n’y a pas si longtemps.

Et pourtant, j’ai déjà trente printemps, trente ans bien tassés, trente ans où j’ai roulé ma bosse et je viens tout juste de quitter le cocon familial. Suspicion, moquerie, pitié, toutes ces réactions, j’ai dû les assumer en raison d’une situation qui tend à se généraliser chez les jeunes actifs et inactifs. Le statut de jeune adulte à charge est devenu un véritable phénomène de société.

Dans les années 2000 de nombreux trentenaires ont été touchés par une épidémie de « tanguisme » dont les causes sont multiples : études longues, crise économique, crise du mariage, montée de l’égoïsme, flemme chronique etc….

Dans l’imaginaire commun, habiter encore au domicile familial à un âge avancé presque canonique comme le mien  semblait être de l’ordre de la pathologie : manque affectif ou déviance psychologique. Pourquoi pas ?

Cependant, lorsque tu es pragmatique ou un minimum utilitariste, un endroit où tu as grandi, où tu as tes repères, de bons souvenirs, où tu te sens à l’aise, aimé et où surtout tu ne paies pas de loyer, c’est quand même ROYAL.

Sans même parler du forfait lingerie et repas pour la modique somme, d’un anniversaire, d’un Noël ou une fête des mères bien négocié. C’est quand même bien mieux que l’hôtel ou toute autre forme de logement, ne déplaise à maman.

Petit hic, petite ombre au tableau, c’est la représentation que les autres ont de toi. L’ego, ce qui te sert de bouclier face aux agressions du quotidien est malmené voire même percé à jour.

Petit exemple, imagine-toi, en pleine drague et surtout au moment où tu avoues non sans mal ton lieu de résidence à l’être désiré. Je peux t’affirmer que c’est un grand moment de solitude. Tu lis dans le regard de l’autre, l’autre que tu désires de l’incompréhension, de la pitié voire même de la déception…

En matière de magie, on parlerait de prestige, après la promesse, le revirement puis vient la disparition. Le charme s’évapore. Tu as envie de te justifier mais c’est trop tard, le mal est fait. Notre société est bien cruelle avec le cordon ombilical.

Nietzsche disait : « Peu de gens sont faits pour l’indépendance, c’est le privilège des puissants ». En effet en avouant ma dépendance, je me suis senti tout petit, bien faible et démuni.

Néanmoins, il faut voir l’aspect positif de chaque chose. Le même Nietzsche affirmait « ce qui ne te tue pas te rend plus fort ».

Ce « tanguisme aigu »,  m’a permis de préciser mes attentes, d’ajouter un critère de choix dans mes relations avec l’autre. Par là, j’entends ne plus regarder une femme pour sa plastique ou son esprit mais plutôt à travers son potentiel habitable. Combien de m2 ? Dispo immédiatement ? La présence de colocs ? Vue sur la Tour Eiffel ? Près d’une bouche de métro pour les départs précipités ?

Aujourd’hui, frappé par le sort. De nouveau célibataire et à la rue, j’ai tenté de jouer l’épisode du retour du fils prodigue. Mais cette fois, j’ai été aimablement invité à quitter mon temple, mon sanctuaire, mon hôtel particulier…Mon chez moi pour trouver mon propre lieu de vie. C’est rude à trente balais et des poussières.

C’est dans ces moments là, qu’il faut se rappeler les paroles des grands hommes.

L’inventeur du téléphone, Alexander Graham Bell a dit : « Lorsqu’une porte se ferme. Il y en a une qui s’ouvre. Malheureusement, nous perdons tellement de temps à contempler la porte fermée, que nous ne voyons pas celle qui vient de s’ouvrir. »

Pour ma part, je n’ai pas jeté un œil sur la porte fermée, je me suis engouffré directement dans l’entrebâillement de celle qui s’ouvrait. Opportuniste !

Bien m’en a pris, j’ai l’honneur et la fierté de vous dire que je viens tout juste d’emménager dans le très prisé VIIIe arrondissement de Paris.

Ne soyez pas jaloux, cette merveille d’immeuble à une superficie de 2500 m2 et nous ne sommes que 24 résidents. Faites le calcul, un peu plus de 100m2 chacun…Le rêve.

Pour ne rien gâcher, je dois vous révéler que ce logement premium ne me coûte pas un sou enfin presque rien, mise à part un sentiment d’ incertitude. En effet, je n’ai pas vraiment signé de bail.

Néanmoins, me voilà le plus heureux des hommes, je fais enfin partie des puissants comme dirait Nietzsche.

Que demander de plus ?  Les bons petits plats de maman ?

Oui, ils vont me manquer mais cet hôtel de fortune est une sacrée aubaine et un piège à gonzesse. N’imaginez même pas les réactions quand je dis que j’habite dans le 8. Les yeux pleins d’étoiles, la magie opère.

Pour rien au monde, je ne quitterai «le refuge», nom qu’on a donné à l’immeuble.

Croyez-moi, Il faudra appeler la police pour me déloger !

J’allais oublier de vous dire mais vous vous en doutez sûrement, ce fabuleux 2500 m2 n’est rien d’autre que le squat d’un énième immeuble vide appartenant à une multinationale. Une assignation en référé judiciaire a été déposée pour obtenir notre expulsion.