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Mon coeur indisponible

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Après une semaine qui a été particulièrement longue, je rentre usé jusqu’à la corde. A peine arrivé dans mon « home sweet home », me voilà avachi dans le canapé fixant l’écran de la télé comme aspiré par un trou noir. Tentant de trouver des réponses à des questions existentielles, je relâche toute la pression emmagasinée durant ces 5 jours de dur labeur.

Une véritable chiffe molle, encéphalogramme plat, inactivité dans le cortex cérébral. Je peux rester dans cet état végétatif pendant des heures. Une sorte de sieste éveillée qui me permet de régénérer les batteries pour être frais et dispo pour les folles soirées du vendredi soir…Un moment de pur farniente.

La sonnerie de la porte retentit. C’est le signal ! Celui du début des soirées du vendredi. Le rayon de soleil d’une semaine morne et sombre.

Le programme est simple et ne change pas depuis 3-4 ou 5 ans me rappelle plus vraiment quand tout cela a commencé. Mais une chose est sûre, on va se la coller sévère jusqu’à y voir des étoiles dans un ciel parisien si souvent couvert.

Ce rituel m’apporte un équilibre dans cette vie chaotique, il me fait oublier mon boulot insipide, mes collègues insignifiants et la pesanteur de mon célibat, le temps d’une perte de conscience puérile mais salvatrice.

Une deuxième sonnerie m’alerte et vient me sortir de mon état léthargique. Je regarde ma montre, il n’est que 19h30. Je n’ai pas eu mon quota d’images subliminales.

Je jette un coup œil à l’appart, histoire de m’assurer que tout est nickel et que rien de compromettant ne traine. R-A-S, mon appart est en deux mots, propre et ordonné, on pourrait y manger par terre.

Encore vêtu de mon uniforme d’employé modèle, je me rue sur la porte d’entrée tout en dénouant ma cravate.

Quelle surprise ! Ce n’est pas ma bande de potes mais  une grande brune, aux cheveux en bataille, au large front, aux traits fins et au regard triste. C’est fou ! Je me frotte les yeux, j’y regarde à deux fois, c’est « mon cœur » la femme que j’ai follement aimé et qui m’a lâchement quitté il y a 3-4 ou 5 ans.

Que fait-elle ici ? Pourquoi veut-elle me revoir ? C’est elle qui est partie sans se retourner, sans donner de nouvelles !

[Pour être sincère, j’ai souvent rêvé de ce moment]

Ses lèvres bougent mais je ne saisis pas un traître mot de ce qu’elle dit. J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien.

Je suis totalement en état de choc, je reste là, devant elle sans pouvoir émettre un son ni exprimer une quelconque réaction.

Elle me fixa longuement et tourna les talons en m’esquissant un sourire enfin une grimace que je préfère interpréter comme un sourire.

Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé mais ce moment presque surréaliste restera gravé dans ma mémoire. Cette scène était à mi-chemin entre du mauvais Hitchcock et du très mauvais Chaplin.

Je referme la porte, son image me hante. Était-ce une grimace ou un sourire ? Un rêve ou la réalité ?

Je retourne au berceau de mes cauchemars et à peine assis, on sonne à nouveau à la porte. Je regarde dans l’œil de bœuf. Ce n’est pas elle !  Ce sont les potes équipés d’une belle cargaison d’alcool.

La soirée habituelle peut donc commencer. Je leur dis qu’il est tout de même un peu tôt pour ramener leur fraise. Ils me répondent qu’il est l’heure du débarquement, 20H30 pétante comme d’habitude.

Malgré l’étrangeté de ma rencontre réelle ou imaginaire en début de soirée, c’est un retour au train-train du vendredi bien rassurant : Métro-Boulot-Goulot.

Et glou et glou et glou et glou … Les bouteilles descendent à vitesse grand V. Avec mes frères d’arme, on se raconte les mêmes petites histoires, on exhume les mêmes dossiers compromettants, on a les mêmes fous rires…

Tout se passe comme sur des roulettes. Jusqu’au moment de finir la dernière bouteille de Gin. Je n’ai normalement pas l’alcool triste mais je me sens parcouru d’un sentiment assez étrange, que je ne saurais définir mais qui me dicta de ne pas suivre la troupe de joyeux lurons dans leur folle virée parisienne.

Habituellement, une fois que mon appart est devenu un cimetière de cadavre de bouteilles, on mettait les voiles et on allait mettre le feu à tous les dancefloors de la ville lumière.

Mais là, je raccompagnai tout le monde à la porte prétextant des migraines insoutenables. Je regagnai mon bien-aimé canapé et je me mis à finir tous les culs de bouteilles. J’étais complètement ivre cette fois, d’une ivresse qui rend malade qui fait faire n’importe quoi…

Je pris fébrilement mon téléphone et me décida enfin à l’appeler.

Appeler qui ?

Celle qui a brisé mon cœur et que j’ai vu cet après-midi sans pouvoir lui dire un mot.

Cette fois je vais lui dire tout ce que je ressens. Je pris mon courage à une main.

4 ans que j’attends ça.  Depuis toutes ces années, j’ai gardé son numéro dans mon répertoire. A dire que cette histoire n’était pas vraiment finie pour moi. Combien de fois j’ai voulu effacer ce foutu numéro mais je n’ai jamais pu m’y résoudre. Comment effacer la parenthèse la plus heureuse de ma courte existence ?

Mon doigt se dirige sur « Mon cœur » c’était son petit nom dans mes contacts. Quant au mien, il bat très fort… Voilà, je l’appelle… L’ivresse me donne des ailes.

Cette petite pression sur cet écran tactile est l’acte le plus courageux que j’ai pu faire ces 4 dernières années.

C’était comme si le temps avait suspendu son vol, j’ai retenu ma respiration … Je ne m’attendais pas à ce qu’elle réponde dès la première sonnerie, ce n’était pas son genre enfin dans mes souvenirs.

Et pourtant, sans même entendre la première sonnerie, une douce voix féminine me répondit en énonçant clairement ces quelques mots :

« Le numéro que vous demandez n’est pas disponible, votre appel ne peut aboutir »




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